Les limites de la croissance et le secret de Polichinelle (20 mai 2008)

Texte d'André Sautou que j'ai le plaisir de publier en avant-première.

De 1945 à environ 2005, notre monde a été capable de 1° produire et distribuer de l’énergie à faible coût, 2° la vendre généralement à très bas prix et 3° satisfaire simultanément une demande croissante par des consommateurs solvables. Et grâce à une telle capacité nos aliments furent aussi produits en quantités annuelles croissantes et vendus à bon marché; la distance moyenne parcourue par ces aliments (du producteur au consommateur) fut énormément augmentée; et nous pûmes ainsi nourrir la plus grande partie d’une population mondiale croissant selon un rythme jamais vu antérieurement.
Croissance économique, croissance de la population et d’autres croissances (des connaissances, des technologies, des moyens de transport, …) co-évoluèrent rapidement sous l’effet d’une haute synergie (1). Et notre monde devint ainsi beaucoup plus puissant et prospère qu’auparavant.

Mais cette médaille possède aussi son revers: notre monde devint ainsi extrêmement dépendant d’une haute mécanisation fonctionnant avec peu de bras et au moyen d’énergies bon marché produites et distribuées en quantités devenant d’année en année de plus en plus importantes.
La croissance générale rapide fut intégrée comme l’un des paramètres normaux du système économique mondial, de telle sorte que celui-ci devint dangereusement en état d’addiction par rapport à elle. Et maintenant les mécanismes d’échanges entre les composantes de ce système sont fondés sur l’existence d’une bulle financière maintenue sous pression tant que des marchés en expansion permettent à des investisseurs de réaliser des bénéfices réinjectés dans la bulle, obligeant nos économies à se maintenir dans un état de croissance suffisamment rapide afin de demeurer viables.  
Sachant qu’une telle croissance s’alimente de la production d’énergies distribuées et finalement vendues à prix assez bas, et sachant aussi qu’une telle production ne pourra pas continuer à croître indéfiniment, de nombreux observateurs de l’évolution de notre monde ont conclu qu’un tel système ne pourra pas survivre éternellement.

Pour ceux qui ont correctement analysé le problème, il n’est pas étonnant d’observer qu’une crise imbriquant l’énergie, l’alimentation et la finance ait surgi peu de temps après que notre monde ait perdu sa capacité à vendre de l’énergie à des prix très bas tout en satisfaisant en même temps une demande croissante.
Dans cette nouvelle conjoncture, l’utilisation de sols pour produire de l’énergie a commencé à devenir concurrentielle par rapport à leur utilisation pour produire des aliments.
Alors la logique d’un système dirigé par les lois du marché conduit à présent de nombreux agriculteurs à produire des biocarburants (qualifiés « de première génération ») destinés au fonctionnement de leurs machines ou à la vente à des consommateurs qui peuvent les acheter, au lieu de pourvoir des aliments destinés à des pauvres qui ne peuvent pas payer.
Un tel comportement n’est pas surprenant: tout ce qui vit sur notre planète est très souvent entraîné à privilégier sa propre survie à court terme, et le  système économique mondial actuel se comporte de cette façon.
Sa préoccupation de survivre l’emporte sur celle de nourrir les pauvres lorsque les managers de ses plus hautes composantes se perçoivent acculés à choisir entre les deux; et il semble aujourd’hui très probable qu’ils poursuivront la même politique tant qu’il sera possible de maintenir le système en état de viabilité (2).

Bien que nous ayons à présent dépassé le seuil au-delà duquel l’offre d’énergie ne peut plus satisfaire une demande croissant plus rapidement qu’elle, cette offre continue néanmoins de croître grâce au développement des alternatives au pétrole conventionnel (charbon, sables asphaltiques et schistes bitumineux, nucléaire, renouvelables, …). Pour le moment, la proportion de production à faible coût demeure encore prédominante et une grande partie des bénéfices résultant des prix de vente élevés soutient la croissance numérique des populations des pays producteurs (et celle d’autres populations que ceux-ci assistent par solidarité), leur permettant d’acheter des biens de consommation et entretenant ainsi la croissance économique mondiale. D’autre part, les riches élites dirigeantes de ces pays acquièrent du capital à rentabilité rapide, liant leurs intérêts à ceux des sociétés capitalistes des pays occidentaux ou émergents. Et une autre partie des bénéfices est investie dans le développement des énergies alternatives, alimentant ainsi la croissance requise par la survivance du système.
C’est là ce que certains appellent « développement durable », voulant croire que « durable » signifie « permanent » et confondant ainsi leurs désirs avec la réalité. Mais ceux qui veulent voir sérieusement la vrai réalité savent qu’un tel développement n’est que de la « croissance prolongée »; et se demandant alors combien de temps durera la prolongation, ils ont anticipé (comme le décrivent les lignes suivantes) ce qui se produira si notre monde poursuit son évolution jusqu’aux ultimes limites de sa croissance :

 1° La partie d’énergie produite et distribuée à faible coût diminuera considérablement, dans un proche avenir, tandis que la partie produite à coût élevé devra augmenter, non seulement pour compenser le manque mais aussi pour nourrir la croissance de la production.

2° Le coût moyen de cette production-distribution augmentera (peut-être rapidement, à l’échelle des années, peut-être lentement, à l’échelle des prochaines décennies, mais inexorablement) depuis la valeur actuelle (encore faible) jusqu’à une valeur forte.

3° Le rythme avec lequel les diverses croissances interagissent synergiquement les unes avec les autres se ralentira de plus en plus au fur et à mesure que ce coût moyen s’élèvera, diminuant de plus en plus les capacités d’investissement de nos économies. Au delà d’un certain seuil, la croissance deviendra trop faible, anéantissant ces capacités.
Nous aboutirons alors (ou aurons déjà abouti) au pic de la production énergétique, accompagné par celui de la production d’aliments et celui de notre population. Et l’humanité aura ainsi atteint les ultimes limites d’une extraordinaire expansion imperceptiblement initiée il y a environ dix mille ans lorsque nos ancêtres (mille fois moins nombreux que nous) commencèrent à produire leur propre nourriture et à proliférer.

4° Avec une expansion inversée en contraction, la bulle financière constituant le coeur de notre système économique mondial actuel aura cessé d’être viable.

5° La suite de notre histoire se situe au delà de notre horizon de prédictibilité.

Les plus subtils des politiciens ou économistes de notre monde ont eux-aussi anticipé tout cela. Ils savent comme nous que des dirigeants habitués à résoudre les problèmes en perpétuant la croissance économique deviendront de plus en plus incapables et impuissants au fur et à mesure que nous approcherons de plus en plus des ultimes limites de celle-ci.
Mais ils savent aussi qu’ils ne peuvent pas reconnaître publiquement une telle incapacité et une telle impuissance, pour le moment, sans provoquer des séismes sur les Bourses du monde et de ce fait être accusés d’irresponsabilité.
Et donc, obligés de se taire pour des raisons d’état imposées sous l’effet des pressions qu’exercent des intérêts à court terme, ils persistent à demeurer sourds et muets sur ce sujet. Que se passerait-il, par exemple, si José Luis Rodríguez Zapatero devenait le premier chef d’état du monde qui rompe un tel silence diplomatique et reconnaisse publiquement une réalité que connaissent déjà d’innombrables citoyens ordinaires grâce à des explications crédibles diffusées sur toute la planète par de nombreux livres et de nombreuses pages WEB, et donc secret de Polichinelle ?
Aussitôt, Juan Carlos Premier, roi d’Espagne, l’interromprait pour le rappeler à l’ordre. « ¿ Por qué no te callas ? » (« Pourquoi ne te tais-tu pas ? ») lui dirait-il.
Mais une telle interruption serait-elle suffisante pour éviter un effondrement boursier prématuré ?

Pendant ce temps, observant le spectacle télévisé, de nombreux citoyens ordinaires ne diraient rien mais penseraient : « Nous vivons décidément dans un monde ubuesque. »

André Sautou

Notes
(1) La co-évolution de la production d’énergie et de la population humaine de 1860 à 2000 est présentée sur le graphique publié en langue française.

(2) Personne ne peut maîtriser le système global. Celui-ci ne se dirige que sous l’effet des lois du marché.

Titre de l’article d’origine (en langue espagnole) : « Los límites del crecimiento y el secreto de Polichinela »

Publié par el diario del Decrecimiento le 14 mai 2008, http://www.decrecimiento.es/

Auteur et traducteur : André Sautou

Il est l’auteur de l’essai délibérément bref et concis publié tout d’abord en langue française par Les Editions de l’Or Noir (octobre 2007) sous le  titre La farce et le dindon (format PDF) présenté et commenté par Imago en novembre 2007 et republié finalement en trois langues (anglais, français, espagnol) en décembre 2007 sur le site multilingue The smart creature (format HTML).

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