Peut-on vivre de la permaculture ? (29 décembre 2008)

Une collègue de "parti" m'a demandé l'autre soir, après que j'aie annoncé que je désirais à terme changer de métier, s'il était possible de gagner sa vie avec la permaculture.

Je n'ai pas eu l'occasion de lui répondre directement, mais comme c'est également une question qu'on m'a déjà posée plusieurs fois lors de conférences ou des cours, je pense que c'est l'occasion de donner mon sentiment sur ce point vénal mais tellement important dans notre monde où la nourriture est sous clé.

Je pense qu'actuellement, dans les pays dit développés il n'existe qu'une poignée de permaculteurs qui vivent de leur passion, en donnant des cours et des conférences, en écrivant des articles et des livres. Il doit bien en exister quelques milliers qui se sont presque retirés du monde et vivent en quasi autarcie dans des régions reculées.

En très très résumé, la permaculture se base sur des principes éthiques et des principes de conceptions pour créer un environnement productif durable pour l'homme. Les principes de conceptions, encore très résumés, tendent vers une utilisation minimale de l'énergie.

Les maîtres-mots sont donc éthique et énergie[1].

Dans nos pays développés, l'éthique n'est pas une valeur marchande importante et l'énergie est incroyablement bon marché[3]. On comprend donc facilement pourquoi il n'y a qu'une minorité qui puisse gagner sa vie avec la permaculture.

Dans d'autres pays, en particulier les pays du Tiers Monde, la permaculture permet de gagner sa vie car l'énergie y est chère et/ou rare. Ces peuples ne sont pas des saints mais leur culture intègre encore des principes éthiques (relation entre l'Homme et le reste de la nature, le partage et le don). Pour beaucoup pris entre la révolution verte (gourmande en eau et en énergie) et les semences OGM, la permaculture représente la seule porte de sortie[6].

Ce que peu de gens réalisent, c'est que notre société vit à crédit.

Pas seulement les crédits bancaires qui ont donné l'illusion de la croissance économique, mais également un crédit énergétique grâce aux combustibles fossiles: charbon, pétrole et gaz naturel (80% de la consommation d'énergie primaire [2]).

Nous consommons chaque année ce que la nature a mis 400 ans à produire. Mais cela ne va pas durer éternellement, la fin, ou en tout cas le début de la raréfaction est très proche, la fête est finie[4].

On dit qu'actuellement nous utilisons 10 calories pour produire 1 calorie alimentaire, soit une productivité de 0.1. Comparez ce chiffre à la productivité de l'agriculture traditionnelle (20), la chasse (3) et la collecte (2). La productivité moyenne actuelle des derniers peuples agriculteurs-cueilleurs-chasseurs dans la forêt amazonienne est de 6.5, soit environ 65 fois plus efficace que la notre[5].

Un céréaliculteur de la Beauce a une productivité de 2.2 mais il ne représente que la pointe de l'iceberg, il faut en effet y rajouter les transports à toutes les phases, le packaging, le marketing, la spéculation, la distribution, la construction des machines, etc. On dit que de moins en moins de monde s'occupe de la production de nourriture mais rien n'est plus faux ! Même moi, informaticien indépendant, je passe l'essentiel de mon temps à travailler pour la production de nourriture.

Notre société vit également sur le crédit de la fertilité du sol. Son utilisation abusive volontaire ou stupidement involontaire s'appelle l'érosion. Chaque année nous perdons, selon les estimations, entre 20 et 40 millions d'hectares de sol fertile.

Je vous laisse imaginer ce qui se passera le jour où les banquiers (financiers et naturels) cesseront de nous faire crédit.[9]

De plus en plus de gens commencent à prendre conscience de l'ampleur du désastre et de la menace. Un français dont j'ai oublié le nom proposait de former gratuitement les chômeurs à l'agriculture bio et leur donner les terres abandonnées par les paysans partant à la retraite pour augmenter leur productivité, la bio-diversité et réduire l'érosion.

C'est un bon début mais l'agriculture bio ne nous sauvera pas tant qu'elle ne se distinguera de l'agriculture industrielle que par l'utilisation ou non de certains produits. L'agriculture bio est tout autant consommatrice d'énergie, peut-être même encore plus !

Il faut remettre en question beaucoup d'autres choses et poser des principes de base qui soient sensés, sains, globaux et surtout valables sur la durée, c'est la démarche de la permaculture.

Donc aujourd'hui on ne peut pas vivre de la permaculture parce que le contexte actuel ne le permet pas[7]. Les permaculteurs d'aujourd'hui sont des précurseurs, ils préparent la descente énergétique en étudiant, en expérimentant et en formant. Demain c'est d'eux que nous aurons besoin.

Mais une transition pareille ne se fait pas du jour au lendemain ! On ne peut pas attendre l'état d'urgence pour s'y mettre, la nature impose son rythme, l'apprentissage est long, les mentalités changent sur une génération. Les gens qui s'y mettent actuellement sont généralement motivés par un enthousiasme et une vision à long terme, un désir de vie plus simple et plus indépendante, mais en tout cas pas par la rentabilité financière[8].

Essayez de visualiser votre futur, votre voisinage dans 20 ou 30 ans, imaginez-vous à la retraite, imaginez ce que sera le monde de vos petits-enfants. Si vous le préférez vert et vivant plutôt que gris et desséché, alors misez sur la permaculture.

 

Notes

1. Selon mon point de vue et ma compréhension.
2. Le blog énergie
3. Si l'énergie vous parait chère, essayez de faire à la main ce que vous faites avec 1 litre d'essence (déplacement d'objet ou de personne, coupe de bois)
4. Richard Heinberg, Pétrole: la fête est finie
5. Agroécologie: nouvel oxymore ? Thierry Sallantin (2008)
6. Permaculture - La richesse du pauvre (ce blog)
7. Décalage entre le prix et la valeur des choses, concurrence globale, énergie abondante, accès à la terre, taxes, impôts, législations, etc.
8. Et encore, ça se discute: la permaculture est-elle rentable ?
9. Ceux qui préfèrent les chiffres à l'imagination peuveut se référer aux modèles de Meadows et al (explications en français).

12:39 | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : permaculture, économie, agriculture, agriculture biologique, énergie abondante