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Peut-on vivre de la permaculture ?

Une collègue de "parti" m'a demandé l'autre soir, après que j'aie annoncé que je désirais à terme changer de métier, s'il était possible de gagner sa vie avec la permaculture.

Je n'ai pas eu l'occasion de lui répondre directement, mais comme c'est également une question qu'on m'a déjà posée plusieurs fois lors de conférences ou des cours, je pense que c'est l'occasion de donner mon sentiment sur ce point vénal mais tellement important dans notre monde où la nourriture est sous clé.

Je pense qu'actuellement, dans les pays dit développés il n'existe qu'une poignée de permaculteurs qui vivent de leur passion, en donnant des cours et des conférences, en écrivant des articles et des livres. Il doit bien en exister quelques milliers qui se sont presque retirés du monde et vivent en quasi autarcie dans des régions reculées.

En très très résumé, la permaculture se base sur des principes éthiques et des principes de conceptions pour créer un environnement productif durable pour l'homme. Les principes de conceptions, encore très résumés, tendent vers une utilisation minimale de l'énergie.

Les maîtres-mots sont donc éthique et énergie[1].

Dans nos pays développés, l'éthique n'est pas une valeur marchande importante et l'énergie est incroyablement bon marché[3]. On comprend donc facilement pourquoi il n'y a qu'une minorité qui puisse gagner sa vie avec la permaculture.

Dans d'autres pays, en particulier les pays du Tiers Monde, la permaculture permet de gagner sa vie car l'énergie y est chère et/ou rare. Ces peuples ne sont pas des saints mais leur culture intègre encore des principes éthiques (relation entre l'Homme et le reste de la nature, le partage et le don). Pour beaucoup pris entre la révolution verte (gourmande en eau et en énergie) et les semences OGM, la permaculture représente la seule porte de sortie[6].

Ce que peu de gens réalisent, c'est que notre société vit à crédit.

Pas seulement les crédits bancaires qui ont donné l'illusion de la croissance économique, mais également un crédit énergétique grâce aux combustibles fossiles: charbon, pétrole et gaz naturel (80% de la consommation d'énergie primaire [2]).

Nous consommons chaque année ce que la nature a mis 400 ans à produire. Mais cela ne va pas durer éternellement, la fin, ou en tout cas le début de la raréfaction est très proche, la fête est finie[4].

On dit qu'actuellement nous utilisons 10 calories pour produire 1 calorie alimentaire, soit une productivité de 0.1. Comparez ce chiffre à la productivité de l'agriculture traditionnelle (20), la chasse (3) et la collecte (2). La productivité moyenne actuelle des derniers peuples agriculteurs-cueilleurs-chasseurs dans la forêt amazonienne est de 6.5, soit environ 65 fois plus efficace que la notre[5].

Un céréaliculteur de la Beauce a une productivité de 2.2 mais il ne représente que la pointe de l'iceberg, il faut en effet y rajouter les transports à toutes les phases, le packaging, le marketing, la spéculation, la distribution, la construction des machines, etc. On dit que de moins en moins de monde s'occupe de la production de nourriture mais rien n'est plus faux ! Même moi, informaticien indépendant, je passe l'essentiel de mon temps à travailler pour la production de nourriture.

Notre société vit également sur le crédit de la fertilité du sol. Son utilisation abusive volontaire ou stupidement involontaire s'appelle l'érosion. Chaque année nous perdons, selon les estimations, entre 20 et 40 millions d'hectares de sol fertile.

Je vous laisse imaginer ce qui se passera le jour où les banquiers (financiers et naturels) cesseront de nous faire crédit.[9]

De plus en plus de gens commencent à prendre conscience de l'ampleur du désastre et de la menace. Un français dont j'ai oublié le nom proposait de former gratuitement les chômeurs à l'agriculture bio et leur donner les terres abandonnées par les paysans partant à la retraite pour augmenter leur productivité, la bio-diversité et réduire l'érosion.

C'est un bon début mais l'agriculture bio ne nous sauvera pas tant qu'elle ne se distinguera de l'agriculture industrielle que par l'utilisation ou non de certains produits. L'agriculture bio est tout autant consommatrice d'énergie, peut-être même encore plus !

Il faut remettre en question beaucoup d'autres choses et poser des principes de base qui soient sensés, sains, globaux et surtout valables sur la durée, c'est la démarche de la permaculture.

Donc aujourd'hui on ne peut pas vivre de la permaculture parce que le contexte actuel ne le permet pas[7]. Les permaculteurs d'aujourd'hui sont des précurseurs, ils préparent la descente énergétique en étudiant, en expérimentant et en formant. Demain c'est d'eux que nous aurons besoin.

Mais une transition pareille ne se fait pas du jour au lendemain ! On ne peut pas attendre l'état d'urgence pour s'y mettre, la nature impose son rythme, l'apprentissage est long, les mentalités changent sur une génération. Les gens qui s'y mettent actuellement sont généralement motivés par un enthousiasme et une vision à long terme, un désir de vie plus simple et plus indépendante, mais en tout cas pas par la rentabilité financière[8].

Essayez de visualiser votre futur, votre voisinage dans 20 ou 30 ans, imaginez-vous à la retraite, imaginez ce que sera le monde de vos petits-enfants. Si vous le préférez vert et vivant plutôt que gris et desséché, alors misez sur la permaculture.

 

Notes

1. Selon mon point de vue et ma compréhension.
2. Le blog énergie
3. Si l'énergie vous parait chère, essayez de faire à la main ce que vous faites avec 1 litre d'essence (déplacement d'objet ou de personne, coupe de bois)
4. Richard Heinberg, Pétrole: la fête est finie
5. Agroécologie: nouvel oxymore ? Thierry Sallantin (2008)
6. Permaculture - La richesse du pauvre (ce blog)
7. Décalage entre le prix et la valeur des choses, concurrence globale, énergie abondante, accès à la terre, taxes, impôts, législations, etc.
8. Et encore, ça se discute: la permaculture est-elle rentable ?
9. Ceux qui préfèrent les chiffres à l'imagination peuveut se référer aux modèles de Meadows et al (explications en français).

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Commentaires

  • Personnellement je m'interesse plus à la question "peut on vivre sa vie avec la permaculture" que "peut on gagner sa vie avec la permaculture". On retrouve les éléments de ta note de bas de page 7 (acces à la Terre, législiations (raccordement sanitaire, impot ... et donc role et légitimité de l'Etat ...).

    Je ne vois pas la permaculture comme une activité commerciale, pour des raisons d'échelle. La permaculture se base aussi sur la connaissance, et cette dernière peut être vendue (stages, livres, consulting ...) mais il faut voir à quel point la monétisation de la connaissance est compatible avec ce que l'on place derrière l'éthique permaculturelle (dont le partage).

  • La permaculture devient une "activité commerciale" lorsqu'on compte sur elle pour dégager un bénéfice monétaire permettant d'acheter des choses, payer les taxes, etc. Pour moi "vivre sa vie" ou "gagner sa vie" est pareil, même si je perçois quelques subtiles différences.

    La question de cette note est la question que posent les gens "normaux" d'aujourd'hui, je donne donc une réponse en fonction de ce contexte qui correspond à une permaculture de transition, et pas forcément à la permaculture mature et idéale.

    Je donnerais d'autres réponses pour les gens qui affichent "Paléolithique, mais presque" dans leur blog et il est sûr que la note 7 mériterait un site web dédié ;-)

  • Je rejoins un peu Nicollas - la permaculture au sens étroit de production alimentaire ne peut probablement pas dégager un bénéfice monétaire permettant de l'exercer comme une activité à plein temps. Par contre, elle peut nourrir son homme, auquel il devrait rester du temps pour faire autre chose.

    Et si on prend le terme dans son sens le plus large incluant le tissu humain, alors on ne peut plus considérer la permaculture comme une activité, mais comme une philosophie qui sous-tend toute une panoplie d'activités. Parmi lesquelles l'une ou l'autre sera rémunérée (au moins tant qu'il faudra payer en devises l'assurance, les impôts locaux, et l'abonnement haut-débit)

  • Cet été je vais peut-être aller faire un tour en Autriche visiter Sepp Holzer et la ferme Langenhorst

    "la ferme Langenhorst avec une surface de 3,5 ha. La famille de 7 personnes prouve depuis des décennies qu’on peut bien vivre avec une petite surface. Les Langerhorsts ont perfectionné les méthodes traditonelles du jardin de cultures à mélange. Ils travaillent sans machines et sans animaux."

    Son livre: http://www.kunzvital.ch/mischkultur-naturgemaesse-bodenpflege-p-361.html

    @kristen et Nicollas: je suis bien d'accord avec vous sur le fond, mais je le répète: ce texte est destiné à des "débutants", des gens totalement ancré dans un système politico-technico-économique dominé par l'argent, la croissance, le progrès, etc. Je ne leur ai jamais dit que je voulais vivre DE la permaculture, mais c'est une question qu'on me pose lorsque je parle simplement de permaculture.

  • Je suis impatient de lire le compte-rendu de la visite chez Sepp Holzer et la ferme de Langenhorst.

  • Kristen, je suis dans un état d'esprit un peu différent du tient. Si j'ai bien compris ton agriculture personnelle, tu vois la permaculture comme une méthode qui te permet de te nourrir en investissant peu de temps (entre autre), ce qui te permet de garder ton activité salariée annexe.

    Le modèle vers lequel je tends est différent, c'est à dire que je cherche au contraire a faire baisser la part du travail salarié au minimum, pour que la permaculture occupe la majeur partie de ma vie (aménagement du lieu de vie, autosuffisance alimentaire et énergétique, transition town, etc.).
    Avec éventuellement la permaculture comme moyen de gagner des devises (stages, etc), mais là je n'ai pas trop de modèle en tête encore. Bon, avant de faire des plans sur la comète, il faut qu'on trouve un bout de terrain (d'ailleurs une de nos pistes serait du coté de saint affrique ;) )

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