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Le piège des externalités ou le suicide du progrès

Un de mes lecteurs a proposé la définition suivante au mot ambigu qu’est le « progrès » : on peut qualifier tout changement de progrès s’il accroît l’externalisation des coûts.

Les économistes utilisent le terme « externalités » pour indiquer les coûts d’une activité économique qui ne sont pas pris en charge par les parties de l’échange mais qui sont rejetés sur quelqu’un d’autre.

Traduction de l'article original The Externality Trap, or, How Progress Commits Suicide

Vous n’entendrez pas beaucoup parler d’externalités, dans plusieurs milieux il est mal vu de les mentionner, mais elles sont omniprésentes dans le monde d’aujourd’hui et jouent un rôle important dans la plupart des problèmes insolvables de notre temps. (…)

john michael greer,progrès,piège,fin du mondePrenons un exemple et imaginons une usine de blivets. La fabrication de blivets, comme toutes les autres productions, produit des déchets en plus des blivets. Pour l’illustration, nous partons du principe que ces déchets sont modérément toxiques et provoquent des problèmes de santés à ceux qui en ingèrent. La fabrique de blivet produit un baril de déchets pour chaque palette de blivets qu’elle expédie. L’option la plus onéreuse pour gérer ces déchets, et donc l’option préférée des économistes, est de les jeter dans le fleuve qui borde l’usine.

Voyons quelles sont les conséquences de ce choix. Le producteur de blivets a maximisé la rentabilité de son processus de fabrication en évitant l’effort de trouver une autre façon de gérer ces barils de déchets de blivets. Ses clients en ont également profité avec un coût du blivet moindre que si son prix avait inclus le coût de traitement des déchets. Mais de l’autre côté, les coûts de gestion des déchets ne disparaissent pas, il est imposé aux gens qui habitent l’aval du fleuve et qui auront des problèmes de santé car l’eau contient des déchets de blivets. Le fabricant de blivet externalise les coûts de traitement des déchets, son gain se fait au détriment d’une augmentation des coûts de la santé de toute la population en aval. (…)

On peut décrire l’économie dans le monde industriel d’aujourd’hui globalement comme un arrangement qui permet à une minorité privilégiée d’externaliser presque tous ses coûts vers le reste de la société tout en gardant les bénéfices pour elle-même. C’est un problème connu mais peu connaissent le rôle que le progrès technologique joue pour faciliter l’internalisation des bénéfices et l’externalisation des coûts qui génèrent les sociétés de plus en plus inégalitaires d’aujourd’hui.

Reprenons l’exemple de nos blivets. Avant l’invention des machines à produire des blivets, ils étaient faits à la main par des artisans qui les façonnaient sur des enclumes à blivet qu’on trouvait dans tous les villages. Comme tous les artisanats, la fabrication de blivet était un moyen de gagner sa vie plus qu’un ticket vers la richesse : les blivetteurs investissaient de leur temps et leur force musculaire pour satisfaire à la demande. La production de déchets de blivets était aussi différente, comme ils étaient faits à l’unité plutôt qu’en série, la quantité totale de déchet était moindre. Les conditions de l’artisanat faisaient aussi que les blivetteurs et leurs familles étaient plus facilement exposés à la toxicité des déchets et cela motivait à investir dans un effort supplémentaire pour les traiter correctement. Et comme ils n’étaient que des artisans ordinaires et non des millionnaires, ils n’avaient pas la possibilité de monnayer des exemptions aux lois sur la santé ou l’environnement.

john michael greer,progrès,piège,fin du mondeL’invention de la presse à blivets a complétement changé la donne. A partir du moment où une presse put faire le travail de 50 blivetteurs, le revenu qui serait allé à ces cinquante artisans et leurs familles a donc fini dans les poches du propriétaire de l’usine et ses actionnaires, avec une partie aussi petite que possible pour les ouvriers de la presse. Le propriétaire de l’usine et les actionnaires ne sont plus motivés pour payer les coûts du traitement des déchets, bien au contraire, il est même plus rentable de payer le gouvernement local. Et si les effets nocifs de ces déchets étaient connus, vous pouvez être sûr que toutes ces personnes habiteraient en amont de l’usine.

Notez qu’une usine de blivet qui paierait bien ses ouvriers et couvrirait les coûts de traitement des déchets devrait vendre ses blivets plus cher que ceux qui ne le feraient pas et serait rapidement éliminé par la compétition.

Les externalités ne sont pas simplement rendues possibles par le progrès technologique, elles en sont le résultat inévitable dans une économie de marché car l’externalisation des coûts est bien souvent le meilleur moyen de dépasser la compétition. Chaque évolution du processus de production des blivets renforce un peu plus cet effet.

Aujourd’hui, pour terminer la métaphore, la production globale de blivets est assurée par une dizaine d’usines dans la lointaine Slobbovie où des sweat-shops avec d’horribles conditions de travail et une absence totale de réglementation environnementale permettent les coûts de production les plus bas. Les blivets sont d’aussi mauvaise qualité que possible. Toute la chaîne de production, des mines à ciel ouvert d’où des esclaves extraient la matière première aux grands magasins au personnel temporaire mal payé qui vendent de la blivetronique aux masses, est une catastrophe environnementale et humaine. Tous les coûts ont été externalisés et les deux multinationales qui dominent le marché du blivet peuvent maintenir leur marge de profitabilité et payer des salaires absurdement élevés à leurs dirigeants.

C’est déjà assez glauque mais élargissons notre angle de vue pour inclure les systèmes entiers où la fabrication de blivets se déroule ainsi que la biosphère en son entier. L’impact de la technologie sur la fabrication des blivets dans une économie de marché a des effets prévisibles et des conséquences bien connues pour ces systèmes. Pour maximiser la profitabilité et le retour sur investissement des actionnaires, l’industrie du blivet externalise les coûts de toutes les manières possibles. Comme personne ne veut supporter ces coûts ils sont passés aux systèmes globaux qui n’ont pas de porte-parole dans les décisions économiques d’aujourd’hui, à savoir l’économie, la société et la biosphère.

De même que les coûts de traitement des déchets, les autres coûts externalisés ne disparaissent pas. Plus on externalise, plus on dégrade les systèmes entiers dans lesquels ils sont rejetés, l’économie, la société, la biosphère. C’est là où le piège se referme, car l’industrie du blivet existe à l’intérieur de ces systèmes et ne peut durer que tant que ces trois systèmes globaux sont suffisamment intacts pour fonctionner normalement. Dès que ces systèmes se dégradent, leur capacité à fonctionner se dégrade également, et à la fin l’un ou plus se casse, l’économie sombre en dépression, la société se désintègre en anarchie ou en totalitarisme, la biosphère change abruptement en un nouveau mode qui ne fournit plus assez de pluie pour les récoltes et la fabrication de blivets s’arrête parce que les systèmes entiers qui la rendaient possible ont cessé de le faire.

Voyons comment cela se passe du point de vue des bénéficiaires de l’externalisation des coûts dans l’industrie du blivet. Pour eux, jusque tardivement dans le processus, tout va bien : chaque nouveau round d’amélioration technologique dans l’industrie du blivet augmente leurs profits. Et si chaque pas de la marche du progrès signifie que des jobs sont supprimés ou délocalisés, que les institutions démocratiques implosent, que les déchets toxiques s’accumulent dans la chaîne alimentaire, ou dieu sait quoi, ce n’est pas leur problème. Après tout ce n’est que le cycle  normal de destruction et création du capitalisme.

Cette sorte d’insouciance est facile pour au moins trois raisons. D’abord, les impacts des externalités sur des systèmes entiers peuvent survenir bien loin de l’usine à blivets. Deuxièmement, dans une économie de marché, tout le monde externalise ses coûts avec autant d’enthousiasme que l’industrie du blivet et il est donc facile pour eux (et pour tous les autres) de prétendre que quoi qu’il arrive ce n’est pas leur faute. Et troisièmement, le plus grave est que des systèmes aussi stables et endurants que les économies, les sociétés ou la biosphère peuvent absorber beaucoup de dégâts avant de basculer dans l’instabilité. Le processus d’externalisation des coûts peut donc fonctionner pendant très longtemps et devenir une habitude économique de base bien avant qu’il devienne évident à chacun que de préserver dans cette voie ne mène qu’au désastre.

Même lorsque l’externalisation des coûts commence à produire des dégâts visibles sur l’économie, la société et la biosphère, toute tentative pour inverser le cours des choses doit faire face à des obstacles insurmontables. On peut compter sur ceux qui profitent de l’ordre établi pour se battre bec et ongles pour le droit de continuer à externaliser leurs coûts. Après tout, ils devraient payer l’intégralité du prix d’une telle réduction alors que les bénéfices créés en n’imposant pas ces coûts aux systèmes globaux sont partagés par tous les participants à l’économie, à la société et à la biosphère. Il n’est pas non plus aisé de tracer les causes d’une disruption d’un système à des externalités spécifiques de personnes et d’industries spécifiques. C’est comme suspendre des poids à une chaîne, tôt ou tard, à force d’en accrocher la chaîne va se casser mais le maillon qui cède peut être très éloigné du dernier poids et chaque poids accroché à la chaîne est co-responsable du résultat final.

Une société qui s’approche de l’effondrement car trop de coûts externalisés ont été rejetés aux systèmes qui la supportent montre un certain nombre de symptômes très (distinctive). L’économie, la société et la biosphère vont mal mais personne ne semble savoir pourquoi. Les mesures économiques de la prospérité donnent des résultats contradictoires, eux qui mesurent la profitabilité des multinationales et des industries donnent de meilleurs résultats que ceux qui mesurent les performances de systèmes globaux. Les riches sont convaincus que tout va bien, alors qu’en dehors du cercle toujours plus petit de la richesse et des privilèges, les gens parlent des séries de problèmes qui les assaillent de tout part.

A ce stade il peut être utile de résumer les arguments développés jusque-là :

  1. Toute augmentation de la complexité technologique tend à augmenter les possibilités d’externaliser les coûts d’une activité économique
  2. Les forces du marché rendent l’externalisation des coûts obligatoire plutôt qu’optionnelle, vu que les acteurs économiques qui ne le font pas sont dépassés par ceux qui le font
  3. Dans une économie de marché, tous les acteurs économiques tentent d’externaliser le plus de coûts possible. Les coûts externalisés sont passé progressivement passés à des systèmes globaux que sont l’économie, la société et la biosphère, systèmes qui supportent l’activité économique mais qui n’ont pas droit de prendre des décisions économiques
  4. Avec une augmentation illimitée de la complexité technologique, la seule limite à l’externalisation des coûts dans les systèmes globaux est l’effondrement
  5. L’accroissement illimité de la complexité économique dans une société de marché provoque immanquablement une dégradation des systèmes globaux qui supportent l’activité économique
  6. Le progrès technologique dans une économie de marché est par conséquent autobloquant et se termine par un effondrement.

Bien sûr il y a beaucoup d’arguments pour contredire cette modeste proposition. Par exemple, on pourrait dire que le progrès ne génère pas forcément une vague d’externalités. Le problème est que l’externalisation des coûts n’est pas un effet secondaire accidentel mais un aspect essentiel, ce n’est pas un bug, c’est une propriété. Chaque technologie n’est qu’un moyen d’externaliser un coût qui serait normalement supporté par un corps humain. Même quelque chose d’aussi simple qu’un marteau prend la charge et l’effort qui devrait normalement provenir de l’huile de coude en le transférant ailleurs : d’abord dans le marteau et ensuite dans la biosphère, par les arbres qui ont dû être abattus pour faire le charbon servant à fondre le fer, les plantes qui ont dû être arrachées pour accéder à la mine, etc.

Pour des raisons de nature essentiellement thermodynamique, plus une technologie devient complexe, plus elle génère de coûts. Pour dépasser une technologie plus simple, chaque technologie plus complexe doit externaliser une proportion non négligeable de ses coûts additionnels. Dans le cas de systèmes contemporains hypercomplexes comme Internet, le processus d’externalisation des coûts est allé si loin, à travers des relations croisées innombrables, qu’il est incroyablement difficile de comprendre exactement qui paye combien des intrants gargantuesques nécessaires à son fonctionnement. Cette absence de transparence entretient l’illusion que les grands systèmes sont meilleur marchés que les petits, en faisant que les externalités d’échelle ressemblent à des économies d’échelle.

On pourrait aussi dire qu’un environnement légal suffisamment strict pourrait forcer tous les acteurs économiques à absorber tous les coûts de leurs activités plutôt que de les externaliser ailleurs et à arrêter la dégradation des systèmes globaux tout en permettant le progrès technologique. Le problème ici est que c’est justement cette externalisation des coûts qui rend le progrès intéressant. Comme on l’a dit, toutes choses étant égales par ailleurs, une technologie complexe sera en général plus chère en termes réels qu’une technologie plus simple, pour la simple raison que chaque nouvel incrément de complexité doit être payé par un investissement d’énergie ou d’autres formes de vraie valeur.

Retirez aux technologies complexes les subsides qui transfèrent une partie de leurs coûts aux gouvernements, les lois perverses qui transfèrent lune partie de leurs coûts au reste de l’économie, les mauvaises habitudes de négligences et dégradations environnementales qui transfèrent une partie de leurs coûts à la biosphère et vous verrez assez vite quelles sont les limites économiques de la complexité technologique. Si les gens doivent payer le prix fort pour des technologies complexes, ils vont vite tenter de maximiser leur bénéfice en choisissant plutôt des technologies plus simples. Un environnement légal assez strict pour empêcher la technologie d’accélérer l’effondrement aurait pour effet d’arrêter le progrès technologique en le rendant non rentable.

john michael greer,progrès,piège,fin du mondeCela signifie également qu’une société qui choisirait de stopper son progrès technologique pourrait se maintenir indéfiniment, aussi longtemps que ses technologies ne dépendraient pas de ressources non renouvelables. Les coûts imposés par une technologie stable sur l’économie, la société et la biosphère seraient plus ou moins stables, au lieu d’être croissants, et il serait donc plus facile de comprendre comment équilibrer les effets négatifs des externalités et maintenir les systèmes globaux opérationnels. Des sociétés qui considéreraient le progrès technologique comme une option plutôt que comme une obligation, et qui comprendraient les inconvénients d’une complexité accrue, pourraient aussi choisir de réduire la complexité dans un domaine pour l’accroître dans un autre. Elles pourraient aussi simplement ériger un monument à l’âge du progrès et partir dans une autre direction.

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